L’agonie du géant

Interruption momentanée. Quand le quotidien prend le pas sur le récit et lui intime un silence illégitime. Quand le conteur se laisse engloutir par de fausses réalités et perd le recul indispensable. 

Mon retour en territoire Chinois fut à la fois banal et extraordinaire. Suite à ces quelques jours dans l’ordre relatif de Hong Kong, je retrouvai avec plaisir le chaos sympathique du Continent. Fascinant ce qu’une simple frontière sépare sans partage. Quelques pas d’un côté ou de l’autre et c’est tout un monde qui change. Sentiment déjà vécu au moment de passer le Rio Grande vers le Mexique. Quitter l’ordre sclérosé et l’antiseptisme dégénérant d’un empire dirigé par ses peurs pour aller vers la promesse chaotique de toutes les possibilités sans foi ni loi. Agonie d’un géant qui, impuissant, voit son frère se lever à l’Est et construire sa vigueur sur le fondement de ses propres vices exacerbés. 

Retour à Shanghai. Une dernière semaine pour me confondre dans l’illusion d’avoir conquis ce nouveau territoire. Ballades de quartier; des expériences qui deviennent habitudes et un quotidien rassurant qui s’immisce pernicieusement dans la trame de l’aventure. Ces derniers jours sont consacrés à consolider les acquis obtenus pour l’avancement de mon projet. Déjà un bilan veut se dresser mais il devra patienter. L’heure est à assurer la pérennité du bénéfice de mon passage. 

Mais les heures s’égraines et les images de l’autre monde, celui d’avant, se rappellent à mon souvenir comme autant d’attaches à ce pays qui m’a vu naître. Les pensées occultées pour survivre à l’éloignement reprennent déjà force de loi. 

Subir à nouveau le déchirement du temps et le transit du tube aérien dans les limbes de mon inconscient. Un dernier effort de trop pour le corps et pour l’esprit. Ultime déploiement de mes limites. Retards. Un avion manqué à Vancouver repousse le moment de l’arrivée et prolonge l’épreuve initiatique. Lorsque l’avion touche le sol de Montréal, cela fait plus de 25 heures que j’ai quitté Shanghai. Soulagé et hagard, je retrouve les miens. Les sentiments sont sincères et les accolades précieuses mais je demeure avec une impression de désincarnation. J’ai laissé une partie de moi-même dans cette autre dimension aux confins de l’esprit et du temps. 

Je retrouve le froid mordant  et la beauté du soleil de février. Quelques pas de patin avec ma fille pour amorcer la réconciliation et cicatriser la blessure béante du départ. Prendre le temps et accepter la lenteur des processus. Accueillir ma propre culpabilité. Je suis de retour chez moi. Alors comme un signal attendu, les limites s’effacent pour laisser paraître la vulnérabilité d’un corps et d’un esprit poussés à bout. Je sombre sans résistance et une lente purification s’amorce. Faire confiance à la vie. Accepter la mort. Renaître. 

7 commentaires à “L’agonie du géant”


  1. 0 agnès 22 fév 2007 à 1:40

    Renaissance, mot qui me touche à cet instant où tu le proposes!
    Reposes toi bien manu et à bientot
    Agnès

  2. 1 Liz 22 fév 2007 à 2:26

    Merci Manu de partager ta vulnérabilité et de la regarder en face, c’est pour moi une belle leçon d’humilité.
    Encore merci de faire partie de ma vie, j’apprends beaucoup à ton contact !
    Au plaisir de te revoir bientôt

    Mille bises
    Liz xxx

  3. 2 Benoit 22 fév 2007 à 6:55

    Manu,
    Ton dernier texte est beau! J’en ai la boulle à la gorge sérieux. Merci de nous avoir fais découvrir cette Chine si mystérieuse et puissante en même temps. Tes mots et photos mon touché et permis de m’arrêter quelque instant dans ta dimmention.
    Les retours son toujours la plus grande épreuve d’un voyage.
    Je t’encourrage à Continuer ton blog .

    Benoit

    :)

    cya

  4. 3 Paul 23 fév 2007 à 8:06

    Bonsoir Manu !

    Bon retour… bon atterrissage au Québec. Il faut un peu de temps… Je l’ai vécu à ma rentrée de Patagonie !

    La grande fatigue ignorée pendant le voyage… occultée par les poussées d’adrénaline qui nous mènent toujours en avant… toujours plus haut… nous saisit tout à coup d’un seul bloc. Alors, on tombe. Et c’est bien. Il faut DORMIR… ET DORMIR !

    Puis on refait surface peu à peu. SORTIR prendre l’air est essentiel au processus de « réincarnation »… de retour complet chez soi.

    Prends le temps… Laisse ton esprit et tes énergies revenir graduellement du Pays du Soleil Levant. Un tel voyage, c’est comme un choc ! comme un banal accident d’auto : le corps est resté là, attaché à sa ceinture de sécurité, bien vivant. Mais pour l’esprit…. c’est comme s’il avait continué son chemin.

    Le TEMPS va bientôt « recoudre » ces deux morceaux.

    Je te souhaite un bon « retour graduel » chez toi ! Ne t’inquiète pas… l’hiver québécois t’imposera très bientôt ses contraintes et… t’aidera enfin à atterrir !

    Amicales pensées…

    Paul, l’Explorateur patagonien

  5. 4 Carmelle 24 fév 2007 à 11:03

    Cher Manuel,

    Heureuse de savoir que tu retrouves les tiens…et peu à peu..toi-même, grandi, transformé, renaissant….

    Au terme de ce voyage, quelle lucidité et aussi, quelle modestie! c’est admirable!

    Oui, garde confiance, la vie ressurgit:
    « Sans l’espérance, vous ne rencontrerez jamais l’inespéré. »
    (Héraclite d’Ephèse)

    J’ai hâte d’entendre parler de ton projet tant « rêvé »…

    Affectueusement,

    Carmelle

  6. 5 Kalindi 26 fév 2007 à 20:35

    Oh Cher Manuel!

    Je comprends très bien ton sentiment de désincarnation au retour de ce voyage.
    C est un moment particulier auquel il faut accorder une attention particuliere puisque cet instant nous apporte des réponses et nous pousses à continuer encore plus de l avant.

    En fait ma désincanation à moi c est plus une incarnation totale…Je me sents en moi plus que jamais mais c est tellement intérioriser que j ai l impression qu il y a une couche géante entre moi et l extérieur.

    C est un moment de recueillement et je l assume pleinement.

    Merci d Etre Manuel.

    Oh et un gros merci pour le retour dans ma demeure de ton liquide précieux.

    Kalindi
    xxx

  7. 6 Oso 8 mar 2007 à 7:42

    j’ose à peine écrire quelques mots, de peur de déranger le repos de cet être qui tel un papillon s’incarne dans une autre vie, une autre chair.
    bbien toujours dans le renouveau.Faire toujours confiance à ce pas que l’on avance et….attendre d’être de l’autre côté pour revoir et redécouvrir un nouveau soleil.
    bien le bonjour de France, Manuel
    Oso

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